Aux Etats-Unis, le principe des « livres dont vous êtes le héros » de Folio/Gallimard appartient, sans partage, à une entreprise prête à livrer bataille. Après une première série de romans interactifs fondés sur un même principe de narration élastique chez Bantam Books en 1979, les éditions ChooseCo récupéreront le copyright de ces bouquins destinés à la jeunesse pour lancer leur propre collection. Petite institution dans l’escarcelle du livre-jeu, les « choose your own adventure » n’entendent pas partager : après la sortie du long-métrage Black Mirror : Bandersnatch de Charlie Brooker et David SladeChooseCo intentait un procès à Netflix (propriétaire de la série) pour usage frauduleux du concept de narration interactive dans une oeuvre de fiction.

Plus précisément, l’enseigne ne supporta pas la référence explicite aux romans « choose your own adventure« , mentionnés explicitement dans un dialogue de ce film à embranchements, présenté comme une expérience pour la série Black Mirror sur les dangers du flux narratif non-linéaire dans le présent culturel. Après une petite année de procès, Netflix et ChooseCo seront parvenus à un accord (secret), annonçant mettre fin à l’action en justice lancée en janvier 2019. En février 2020, l’enseigne de vidéo-à-la-demande avait demandé au juge de classer l’affaire sans suites, sans résultats. Selon l’accord trouvé entre les deux entreprises, cette tentative de non-lieu devrait être rayée du compte-rendu officiel de l’action en justice – ce qui permettra à ChooseCo d’éviter toute jurisprudence pour de futurs procès sur le même terrain de jeu.

Comme dans Black Mirror

Le film Black Mirror : Bandersnatch suit le parcours d’un jeune programmeur, en plein boum du jeu vidéo dans les années 1980. Le héros cherche à concevoir un produit interactif, inspiré par un roman fictif de la ligne « choose your own adventure« , avant de s’apercevoir que son propre destin est contrôlé par un joueur (le spectateur). En fonction des variations de scénario, le personnage peut se transformer en assassin, découvrir la vérité sur un traumatisme de jeunesse, ou se heurter au quatrième mur de la métafiction en découvrant un complot secret pour le contrôle du réel. Un projet ambitieux, diversement apprécié par les spectateurs, mais qui remporta tout de même deux Emmy Awards pour le titre de meilleur téléfilm et de meilleure démonstration de force dans une oeuvre pensée pour le petit écran.

A l’échelle de NetflixBlack Mirror : Bandersnatch participait aussi à l’entrée progressive de la plateforme de VOD sur le champ du programme ludique, en parallèle de Minecraft : Story Mode ou d’autres expériences à prévoir, à terme. La propagation des contenus du même genre, avec les jeux Telltale Games et l’ouverture du jeu vidéo aux scénarios à choix multiples, inquiète certainement les éditions ChooseCo, dépossédé du critère différenciant qui faisait de ces livres, avant la démocratisation du web et des loisirs numériques, la seule oeuvre de fiction interactive disponible pour les plus jeunes. Aussi, l’accord trouvé avec Netflix sans procès a l’intérêt de rassurer la maison d’édition, qui garde le copyright et s’évite une défaite devant les tribunaux. Sortis grandis de toute cette affaire, ChooseCo serait actuellement en train d’attaquer d’autres applications fonctionnant sur un principe de choix et conséquences selon le Hollywood Reporter (« on se croirait dans Black Mirror« , non ?).

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